Algérie : le doux, le lent, le merveilleux coup d’Etat

Quel joli coup… d’Etat, qui est entrain de se dérouler en ce moment même au palais d’El Mouradia d’Alger. « Les fourberies de Said & Salah», une pièce théâtrale dans la pure tradition de la commedia dell’arte, vient de lever le rideaux sur son 3ème acte : «le retour de la Momie».

Côté cour, ce pauvre peuple algérien, spectateur, baigne dans le miel depuis 3 semaines. Enivré par le doux parfum d’une liberté, mise en quarantaine, depuis 28 ans, piégée entre les barreaux de la peur, de la frayeur et de l’horreur de la guerre civile. Ému aux larmes, il a réservé un standing ovation mémorable, hier, au dénouement du troisième acte. La momie les comprend, la momie ne risquera pas d’une concurrence avec le monde des vivants, la momie restera sur son trône.

Côté Jardin, l’oeil de Sauron, omnipotent et démoniaque, manipule, complote et compte ses richesses. Son maître, Emmanuel Ier, dont le trône vacille encore des douloureuses morsures des dents jaunes et effrayé par l’éternelle noirceur dans laquelle son disciple, Sauron, projette de plonger la terre bénite par le sang des 1,5 millions de martyres, bafouille, hésite et abdique.
Toutefois, scénaristes et metteurs en scènes sont loins d’être d’accord sur le dénouement de ces fourberies. Les enjeux économiques et sécuritaires sont tellement importants, qu’il est impossible de laisser éternellement la main à la vox populi.

« Plus le mensonge est grand plus on a tendance à le croire », un adage que le responsable de l’éducation et de la propagande sous le Troisième Reich, Joseph Goebbels, en a fait une arme de guerre. Une leçon d’histoire que l’establishment algérien semble en avoir fait, à son tour, une religion dans l’exercice de son pouvoir et les exemples ne manquent pas. La guerre civile qui a terrorisé plusieurs générations d’algériens; la fantomatique république sahraouie qui a servi et sert toujours d’alibi à tous les échecs économiques et militaires des généraux et des oligarques; puis Bouteflika, paralysé, démuni et momifié à coups d’injections suisses, servira de président durant cinq années, dans l’une des plus grandes supercherie du 21ème siècle, sans que le glorieux peuple algérien ne s’émeuve même à une seule occasion de cette humiliation planétaire.

The Algerian Job

Le régime algérien qui s’est renforcé après la décennie noire de la guerre civile puis avec l’explosion des prix du gaz suite aux diverses crises arabes, semble avoir perdu de sa puissance, et ce en raison de plusieurs facteurs : 1) Chamboulement géopolitique majeur 2) vieillesse des responsables  3) Chute des cours des hydrocarbures 4) Risque terroriste majeur sur deux fronts libyen et du Sahel 5) Arrivée sur la scène sociale d’une génération de jeunes nés après la terreur des années 90.

Ce régime va quand même réussir un grand exploit, tenir cinq année avec un président paralysé. Mais revers de la médaille les convoitises de la jeune garde et des puissances étrangères ne feront que s’accroître. La question évidente à se poser c’est pourquoi il n’y a pas eu de transition de pouvoir en douceur entre des générations du même bord, sans passer par la case « Momie » ?

Une question que nous avons posée à un grand spécialiste de la scène politique algérienne : « Said Bouteflika, Gaïd Salah et leurs acolytes veulent un sauf-conduit, une garantie de leurs successeurs, de ne pas s’engouffrer dans une chasse aux sorcières ou toute opération mains propres sur leur gestion des affaires publiques durant les vingt dernières années. »

La messe est dite, le système Bouteflika a peur qu’il soit jeté en pâture par le futur gouvernement, qui n’ayant plus les moyens et les ressources suffisants pour piloter le pays, serait tenté de regarder dans le rétroviseur, demander des comptes aux anciens et pourquoi pas les accuser d’avoir mené le pays à la faillite.

Et comme Paris et Washington refusent systématiquement chaque candidat que Said Bouteflika et Gaïd Salah présentent, pour des raisons d’influence et de prospective, le régime préfère flouer la communauté internationale et le peuple algérien. Mais il faut reconnaître qu’il le fait avec brio. Premièrement, il reste dans le respect de la constitution du pays. Mieux, il la transforme en une carte gagnante. Deuxièmement, il ne commet presque aucune bavure policière contre les manifestants, ce qui lui a valu les félicitations de l’administration américaine. Troisièmement, il reste cohérent avec sa stratégie : il veut plus de temps pour préparer la succession et il fera tout pour l’avoir, ce temps, dans le respect total de la constitution.

Un 5ème mandat pour Abdelaziz Bouteflika n’a jamais été l’objectif du régime algérien

Il n’a jamais été question pour le régime algérien de faire gagner les élections présidentielles à Abdelaziz Bouteflika, nous révèle notre spécialiste des affaires algériennes. Au delà de l’impact sur l’image du pays, le Haut Conseil de Sécurité, ne pouvait pas risquer une surprise en cas de son décès, par exemple.


Et afin de ne pas tomber dans un scénario catastrophe où le régime se trouverait face au peuple, comme ça été le cas en Egypte avec Abdelfattah al-Sisi, il fallait présenter un seul candidat, laisser parler le peuple, le faire sortir puis avouer la maladie et l’incapacité du seul candidat valable à se présenter et dans le respect total de la constitution, appeler au report des élections dont la date sera fixée par une conférence qu’il nommera lui même. Sic !

Jeunes et islamistes, le risque systémique

La grande inconnue de l’équation algérienne reste la voix des jeunes et des islamistes. Des catégories de la société algérienne qui donnent des sueurs froides au régime en place, car elle représente également le moyen de pression ultime des puissances internationales. Il est à noter que la seule « barbouzerie» du régime durant ce processus, était l’enlèvement « filmé » de Ali Belhaj, en plein jour, au tout début des manifestations. L’ancien chef du FIS, qui a réapparu quelques jours après, restera sous surveillance à l’hôpital. Quand aux jeunes algériens qui ont investi la rue ces trois dernières semaines, ils étaient plusieurs à ne pas se réjouir, comme l’ont fait leurs ainés, du message de retrait de la candidature de Abdelaziz Bouteflika. Leurs commentaires sur les réseaux sociaux, mettent le doute sur la vraie volonté derrière cette annonce.

La manoeuvre du régime du palais d’El Mouradia, sera mise à l’épreuve ce vendredi même. Si les citoyens algériens jugent non nécessaire un quatrième acte et se démobilisent, l’Algérie entrera dans l’histoire et inscrira « Les fourberies de Said & Salah», comme étant l’une des plus belles et abjectes stratégies de manipulation des masses du nouveau monde.

Nawfal Laarabi

Nawfal Laarabi

Intelligence analyst at UBERAL Public Affairs
Social media strategist / Intelligence analyst. 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisation dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.
Nawfal Laarabi

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