Le retrait du Qatar de l’OPEP bouleversera la géopolitique mondiale

A la surprise générale, le Qatar quitte l’OPEP. Les motifs avancés par ce dernier sont loin d’expliquer cette volte-face. Du coup, beaucoup d’analystes ont fait le lien entre la domination saoudienne au sein du cartel et la décision qatarie. Le Qatar aura beau dire que sa décision de quitter l’Organisation des pays exportateurs de pétrole n’est pas politique, elle en a tout l’air. Le 3 décembre dernier, le ministre qatari de l’Energie, Saad Sherida Al-Kaabi, a annoncé lors d’une conférence de presse à Doha, le retrait de son pays de cette organisation à partir de janvier prochain et dont il est membre depuis 1961. Officiellement, cette décision n’a rien à voir avec l’embargo imposé depuis juin 2017 par l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis, l’Egypte et le Bahreïn. Selon Saad Al-Kaabi, le Qatar souhaite « concentrer ses efforts » sur le gaz. Premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié, le Qatar ambitionne d’augmenter sa production de 40% au cours des prochaines années.

Même s’il est producteur de pétrole, le Qatar demeure « petit » avec une production de 600.000 barils par jour (2% de la production de l’OPEP) comparés aux 11 millions de barils produits par l’Arabie Saoudite. Et au-delà du factuel, la décision de Doha en a surpris plus d’un. Pourquoi avoir choisi la veille de la réunion de l’OPEP le 6 décembre à Vienne pour annoncer ce retrait ? Pourquoi cette décision n’est-elle pas intervenue avant l’éclatement de l’affaire Khashoggi ? Des points d’interrogation qui pendent comme des esses… Selon plusieurs spécialistes, la décision de Doha est motivée par l’embargo auquel elle est soumise. Elle ne veut pas être membre d’une organisation dominée par son voisin belliqueux. Par ailleurs, pour se concentrer sur la production de GNL, Doha n’a nul besoin de quitter l’OPEP. « Geste de défiance envers l’Arabie Saoudite » comme l’a écrit le journal Le Monde, le retrait du Qatar est avant tout d’essence politique, bien que ce dernier n’influe nullement sur l’OPEP.

Pesanteurs saoudiennes

Autre hypothèse non négligeable, l’augmentation de la production décidée par l’Arabie Saoudite, sur insistance du Président américain Donald Trump, a permis de ramener le prix du baril de 75 à 53 dollars. Une décision qui a porté préjudice aux autres pays de l’OPEP qui voit leurs recettes diminuer. Or, la réunion de Vienne devra stopper une chute des cours qui a été en grande partie l’œuvre du chef d’orchestre de l’OPEP, l’Arabie Saoudite. Autre hypothèse avancée par les observateurs internationaux, le départ du Qatar de l’OPEP vient sanctionner le pouvoir déclinant de l’organisation. Ce dernier pèse moins sur les cours depuis l’intégration de pays non membres que sont la Russie, le Canada et le Kazakhstan. De fil en aiguille, l’on ne peut s’empêcher de penser que le départ du Qatar de l’OPEP vient annoncer sa volonté de ne pas rester au sein d’un cartel dominé par son voisin hostile et de ne pas subir son diktat. C’est aussi une occasion de s’affranchir « des interférences extérieures » qui pèsent sur son développement. Soumis à un semi-blocus, le Qatar essaie de s’affranchir des contraintes imposées autant que faire se peut.

Un appel d’air pour les autres pays membres

La cohésion au sein de l’OPEP n’est pas le point fort de l’organisation, et au moment où le marché tente de deviner les prochaines décisions de l’OPEP, la sortie du Qatar lance un signe peu encourageant. Cela ouvre également la porte à d’autres pays qui ne voient pas d’un bon oeil, le partenariat entre l’OPEP et la Russie qui s’est fait au détriment de leurs intérêts mais qui a par contre bien servi la politique pétrolière saoudienne pendant des années.

Même s’il n’y aurait pas d’effet d’entraînement sur d’autres membres, le Qatar, avec cette décision stratégique, a envoyé un message fort de ce qu’il pense de l’OPEP, et ce message pèsera, sans aucun doute, sur les autres pays et leurs délibérations. Cela soulève également des questions sur la stratégie de marché de l’OPEP, compte tenu en particulier de la très forte croissance de la production pétrolière américaine.

Pour rappel, le Qatar n’est pas le premier pays quitter l’OPEP, l’Équateur l’a fait en 1992 mais il y est retourné en 2007; Le Gabon a claqué la porte en 1995 et il n’y est retourné que très récemment en 2016; L’Indonésie a franchit le pas en 2009 pour y revenir au début de 2016 avant de repartir la même année fin 2016. Toutefois, le Qatar reste le premier pays du Moyen-Orient à quitter le pays.

Doha pourrait commencer à commercialiser le pétrole iranien

Cette décision du Qatar de quitter l’OPEP, a donné de l’espoir aux décideurs iraniens, qui y voient une aubaine pour leur pétrole et une confirmation de la baisse de la fiabilité du dollar en tant qu’instrument des échanges commerciaux internationaux, ce qui ramènerait, selon leurs analystes, plus d’équilibre géopolitique et de la paix dans la région et le monde.

Tenant compte du fait que la Russie, l’un des plus importants acheteurs de gaz et de pétrole, est membre du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), également connu sous le nom d’OPEP du gaz, et non de l’OPEP, les iraniens espèrent que le Qatar puisse désormais approfondir sa coopération avec la Russie et l’Iran.

“Cela a beaucoup plus de sens politiquement et économiquement, dans la mesure où la Russie et l’Iran, ainsi que la Chine et d’autres parties de l’Asie, vont probablement s’éloigner des règlements et du commerce en dollars américains pour tenter d’éliminer le risque de sanctions”, a déclaré l’analyste Sam Barden à l’agence officiel iranienne.

Le Qatar peut maintenant commencer à commercialiser le pétrole iranien en Asie et en Europe, ce qui pourrait considérablement augmenter l’offre ou prendre des parts de marché à d’autres, ce qui peut être coordonné avec la Russie et la Chine pour financer et développer l’initiative Belt and Road, a insisté le même analyste.

Dissocier le prix GNL du pétrole : objectif ultime du Qatar

En 2006, le Qatar est devenu le premier exportateur mondial du Gaz Naturel liquéfié, avec une capacité d’exportation de 77 millions de tonnes de GNL par an. En 2017, ses exportations sont passées à plus de 81 millions de tonnes par an.

Si le Qatar perd confiance dans les prix du pétrole, il aurait comme objectif ultime de libérer le GNL de son lien avec le pétrole. Un changement de structure de prix est un processus long, douloureux et compliqué, mais possible avec un acteur majeur comme le Qatar.

Sur un marché relativement abondant, le gaz devrait être négocié à un prix inférieur à celui du pétrole, même si la volatilité entraînera des fluctuations à court terme. Ce changement pourrait donner au Qatar plus d’influence sur les prix de l’essence. Surtout que le GNL étant la plus propre des énergies fossiles représente, dans le contexte de transition énergétique actuel, une excellente alternative pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre et lutter contre le réchauffement climatique.

L’ironie géopolitique serait que l’Arabie saoudite finit par rejoindre un marché international du gaz dont le prix est en grande partie déterminé à Ras Laffan au Qatar.

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